ACO France - Action catholique ouvrière
http://acofrance.fr/Pris-dans-les-mailles-du-filet
      Pris dans les mailles du filet

Pris dans les mailles du filet

Les esclaves de la mer du Myanmar et les boucs émissaires : les apatrides Rohingyas

Lors du XXIVème Congrès Mondial de l’Apostolat de la Mer à Taïwan auquel la Mission de la Mer (AOS France) a participé le Cardinal Charles Maung Archevêque de Rangoun au Myanmar est intervenu sur les problèmes d’esclavage dans le secteur de la pêche et la situation des Rohingyas


  • Télécharger l'article au format PDF Imprimer cet article
  • 26 octobre 2017
  • réagir

La Thaïlande est le troisième plus grand exportateur de poissons dans le monde. Plusieurs entreprises et leurs « magnats » gagnent des milliards grâce à cette industrie qui fonctionne grâce à l’injustice perpétrée au détriment de milliers de jeunes Birmans qui font l’objet de trafic d’êtres humains. Les supermarchés d’Europe et d’Amérique vendent, pour les gens et même pour les animaux, du poisson provenant de Thaïlande. S’ils se souciaient de pouvoir sentir les crevettes et les poissons qu’ils mangent, ils sentiraient l’odeur des larmes de mon peuple, le sang de mes jeunes gens innocents jetés en mer. Ces poissons n’ont pas nagé dans l’océan, mais dans les larmes silencieuses de milliers de jeunes Birmans. Notre peuple est pauvre. Nos larmes sont exploitées et vendues sur le marché global. Nos pauvres innocents sont les nouveaux israélites en exode, ce sont les esclaves des pharaons modernes du capitalisme global. Au moins deux millions de travailleurs migrants ont été emportés par des moyens licites et illicites pour faire vivre les tigres asiatiques : Thaïlande, Malaisie et Singapour. L’injustice partout, est une menace contre la justice partout. Certains sont coupables, mais tous sont responsables.
L’esclavage de la mer est un désastre provoqué par l’homme.

1. Martyrs de la mondialisation

Comme l’affirme Felicity dans son article paru dans The Guardian , la création de richesse dans le contexte de la mondialisation a ouvert les frontières et rendu flexibles les restrictions de l’emploi. Les marchés ouverts rivalisent de biens à bas coût. L’« économicité » est une contrepartie pour les droits des pauvres.

« Nous avons créé un nouveau grand groupe de personnes qui doivent émigrer pour survivre. Ce sont les gens exclus de la croissance créée par la mondialisation, qui a absorbé la richesse vers le haut et au large. Certains ont été expropriés de leur terre par le land grabbing, d’autres des plantations agricoles ou de l’aquaculture expansionniste. Certains sont victimes de la guerre, d’autres, par contre, proviennent de pays si endettés ou dévastés au niveau environnemental qu’ils ne peuvent pas survivre ou faire vivre leurs familles. Ce sont des proies faciles pour les trafiquants qui les réduisent en esclavage en les trompant, précisément comme certains Africains ont été attirés sur les bateaux d’esclaves il y a quelques siècles ».

2. Facteurs qui poussent à l’esclavage en mer dans mon pays

La Birmanie possède des millions de travailleurs migrants poussés par soixante ans d’une dictature impitoyable, qui a davantage pris soin de soumettre les personnes plutôt que de leur développement. La minorité Rohingya est devenue le bouc émissaire, après que la nation est entrée en démocratie.

Comme beaucoup d’États totalitaires, la Birmanie a trouvé un bouc émissaire pour tous ses maux historiques : la minorité musulmane des Rohingyas . De multiples facteurs poussent nos gens à émigrer :

1. Six décennies d’une dictature suffocante qui a détruit le développement et l’instruction.
2. Une économie agraire prédominante (80% dans l’agriculture) ; l’absence de politique rationnelle des prix pour les produits agricoles qui fait de cette activité un mode de vie risqué. 40 à 60% de la population est pauvre, et certains sont pauvres de façon absolue.
3. Expropriation de la terre par les trois C = Cronies, Companies, Countries nearby (Magnats, Compagnie, Pays limitrophes).
4. Conflits civils chroniques : 22 conflits, 60 ans de guerre entre groupes ethniques et le gouvernement qui a expulsé des millions de personnes de leur habitat, les privant de leurs moyens de subsistance.
5. Une population très jeune – environ 60% en âge de travailler – sans aucune opportunité d’emploi.

À partir de 2010, la démocratie a apporté une lueur d’espérance. Mais les pauvres ne se nourrissent pas de démocratie. Sans travail, le trafic des êtres humains se poursuit. Notre pays est le premier producteur de migrants dans le Sud-Est asiatique. Esclavage sexuel, esclavage de la mer, esclavage domestique, esclavage dans le secteur de l’agriculture, appelez-le comme vous voulez, nos enfants en sont les victimes . Vous y trouverez nos gens dans les trois pays cités plus haut.

JPEG - 479.8 ko

Aujourd’hui, des milliers de personnes sont esclaves, surtout dans la région de l’Asie-Pacifique. Selon l’indice mondial de l’esclavage de l’année 2016, près de 40 millions de personnes vivent dans des conditions d’asservissement. Cette région compte le plus grand nombre de pêcheurs et de marins. Pour la seule Thaïlande, 500 000 personnes sont réduites à l’état d’esclavage et le pays apparaît être un lieu de transit et de destination de la traite d’êtres humains. La plupart de ces travailleurs proviennent de Birmanie. La Malaisie en compte près d’un million.
Mais il n’existe aucun récit déchirant de ces esclaves, ni aucun Negro-spiritual de l’Asie. L’industrie des crevettes et l’industrie mercantile font peser leur joug sur des milliers de personnes en les soumettant à de nouvelles formes d’esclavage. La Birmanie, le Cambodge, le Laos, le Vietnam et les Philippines fournissent des hordes d’esclaves : esclaves de la mer, esclaves de l’industrie du sexe. Mais il n’existe aucun récit déchirant de leur esclavage.
En Asie-Pacifique, les esclaves modernes coûtent aussi moins chers. Selon Kevin Bales, les esclaves coûtent 95% moins chers de ce qu’ils valaient au temps du commerce des esclaves au XIXème siècle, ce qui signifie qu’ils ne sont pas considérés comme un investissement pour des cultures importantes comme le coton ou le sucre, comme c’était historiquement le cas, mais uniquement comme une marchandise jetable .
Un monde globalisé les a rendus invisibles et une économie de marché a étouffé leur cri d’angoisse. Pour ces esclaves de la mer, la vie est une longue nuit de larmes silencieuses. Mais récemment les médias ont publié des rapports graphiques sur la souffrance de notre peuple.

Les Rohingyas : Boucs émissaires et nouveaux boat people

a. Exclus partout

Les Rohingyas sont un groupe de personnes provenant des États de l’Ouest de la Birmanie. Leur origine et leur statut sont très contestés. Ils affirment être les descendants des marchands arabes des XVème et XVIème siècles, mais le gouvernement birman continue de ne pas les reconnaître comme citoyens. Il ne leur a jamais accordé de papiers d’identité, estimant que la plupart d’entre eux sont des migrants récents venus du Bangladesh. De longues années de discrimination ont fait de ce peuple « un des plus persécutés », comme le dénoncent les médias.
Ce sont les boucs émissaires de la Birmanie. Soixante ans d’injustices, de morts et de déplacements forcés. Alors que le pays est en train de s’ouvrir, tous ont besoin d’un bouc émissaire. Les Rohingyas constituent le bouc émissaire idéal.
Les affrontements raciaux de 2012 ont fait de tous les Rohingyas des réfugiés. Ils vivent dans des campements, leur liberté de mouvement est énormément restreinte et ils n’ont pas de moyens de subsistance. De nombreux médias internationaux les ont qualifiés de « minorité la plus persécutée au monde » .
Le Saint-Père a prié pour eux d’une manière émouvante :
« … pour nos frères et sœurs Rohingyas : chassés du Myanmar, ils vont d’un côté et de l’autre parce qu’on ne veut pas d’eux… Ce sont de bonnes personnes, des personnes pacifiques. Ils ne sont pas chrétiens, ils sont bons, ce sont nos frères et nos sœurs ! Cela fait des années qu’ils souffrent. Ils ont été torturés, tués, simplement parce qu’ils conservaient leurs traditions, leur foi musulmane » .

b. Les nouveaux boat people

Nous évoquons aujourd’hui les Rohingyas parce que ce sont les nouveaux boat people du Sud de l’Asie. Selon l’Agence des Nations Unies pour les Réfugiés, au cours des trois dernières années, plus de 120 000 Rohingyas se sont embarqués pour fuir à l’étranger. L’Agence affirme que 25 000 migrants ont quitté la Birmanie et le Bangladesh durant le premier trimestre de cette année, c’est-à-dire le double par rapport à la même période de l’an dernier. On estime qu’entre 40 à 60% d’entre eux sont originaires de l’État occidental de Rakhine, en Birmanie . Leur vulnérabilité en fait des proies faciles pour la traite des êtres humains et l’esclavage. Mais aucun pays n’en veut. Le Bangladesh les enferme dans des camps sordides. En Birmanie, leur religion constitue un problème important et leur ethnie est très contestée. Les Rohingyas sont donc amassés dans des campements et persécutés par les autorités. Selon les médias, l’an denier, lors d’une attaque militaire dans les points de contrôle gouvernementaux, les villages des Rohingyas ont subi de graves violences .

Des conditions d’oppression ont contraint les Rohingyas à fuir sur des barques sommaires. Ainsi la mer devient souvent leur tombe . En outre, la Thaïlande a renforcé l’étanchéité de ses frontières et redoublé sa politique de refoulement des bateaux des demandeurs d’asile venant de Birmanie et du Bangladesh. Certains trafiquants d’êtres humains ont abandonné des bateaux en mer, laissant des milliers de gens à la dérive. Cette semaine, plus de 2500 Rohingyas de Birmanie et du Bangladesh ont débarqué à Aceh, en Indonésie, et à Langkawi, en Malaisie, après que les membres d’une organisation criminelle transnationale ont abandonné les bateaux.

c. Fosses communes des boat people Rohingyas

Les Rohingyas sont exploités à cause de leur misère. En une terrible occasion, la police a trouvé des fosses communes à Wang Kelian, dans la forêt située près de la frontière entre la Malaisie et la Thaïlande. Cette découverte a mis à jour un réseau criminel qui effectuait un trafic de musulmans Rohingyas qui fuyaient les persécutions en Birmanie et les gardaient comme prisonniers à l’intérieur de campements dans la jungle en attendant une rançon avant de leur permettre de passer en Malaisie. Les camps semblent faire partie d’un ensemble de bases qui s’étendent en Thaïlande sur ce qui avait été une voie consolidée de contrebande, surtout de Rohingyas de Birmanie et du Bangladesh .
Les arrestations ont débuté en 2015 après la découverte de 36 corps dans des fosses communes dans le Sud de Thaïlande. Les policiers thaïlandais et les politiciens locaux figurent parmi les accusés. Le processus a débuté cette année, quand les autorités ont déclaré que les trafiquants ont gardé les migrants dans les camps comme otages tant que leur famille n’a pas été en mesure de payer pour leur libération .
Les Rohingyas sont en train de devenir les nouveaux « boat people » qui ne sont acceptés par aucun pays. Personne ne les veut sur cette planète. Une réponse est nécessaire au niveau mondial. Les gouvernements régionaux et l’ASEAN doivent considérer la question des Rohingyas comme la plus grande menace contre la dignité humaine. Les Églises doivent défendre les droits fondamentaux et le droit à l’asile.

Réagir à cet articleRéagir à cet article

Votre réaction

Forum sur abonnement

Pour participer à ce forum, vous devez vous enregistrer au préalable. Merci d’indiquer ci-dessous l’identifiant personnel qui vous a été fourni. Si vous n’êtes pas enregistré, vous devez vous inscrire.

Connexions’inscriremot de passe oublié ?

Contacts locaux